Yin Yang: La dynamique du monde

Extrait

Yin et Yang sont deux types de stratégie, ce qui rend ridicule la conception du Yin comme « passif ». La stratégie Yang privilégie l’action, la stratégie Yin privilégie le temps. La stratégie Yang fonctionne sur une concentration de forces en un point et en un lieu, c’est une stratégie d’attaque. La stratégie Yin, qui joue sur une dilution des forces sur un large espace et un long temps, est une stratégie de défense. Pour expliquer l’apparente contradiction entre ces deux stratégies, les Chinois utilisent l’image de la lance et du bouclier. L’efficacité de la lance tient au fait que son extrémité est pointue ; elle concentre toute sa force en un point. L’efficacité du bouclier tient à sa surface. L’un comme l’autre sont nécessaires :  si l’on ne dispose que d’une lance ou que d’un bouclier, on est plus vulnérable que si l’on a les deux en main. Et le Yi Jing nous apprend qu’au final, la stratégie Yin est plus efficace que la stratégie Yang. Lao Zi le dit lui aussi au chapitre 78 du Dao De Jing : « Le faible vainc le fort, le souple vainc le dur. Nul ne l’ignore ; qui le pratique ?

Dans le Yi Jing, la stratégie Yin est deux fois plus souvent conseillée que la stratégie Yang. L’exemple le plus démonstratif de ce choix global est une indication mantique, 征 zhēng, un mot formé de , un des signes de la marche, et de zhèng qui ici a le sens de « régulariser ». L’ensemble désignait à l’origine une expédition militaire punitive destinée à ramener l’ordre dans une province rebelle. Ce conseil, rendu en français par « expédition », dans le sens moderne d’entamer un processus brutal, « expéditif », de remise en ordre d’une partie de soi-même qui échappe au contrôle, est cité dix-huit fois dans le texte canonique. Mais sur ces dix-huit occurrences de ce conseil très Yang, le Yi Jing conclut douze fois (deux fois sur trois) que c’est la mauvaise méthode à employer en la qualifiant par l’appréciation mantique « fermeture ». Et cette proportion se retrouve à l’identique dans l’hexagramme où ce conseil apparaît le plus souvent, l’hexagramme 49 RÉVOLUTION où il est cité trois fois : même dans le cadre d’une refondation totale du contrat social, la recommandation de rétablir brutalement l’harmonie est deux fois déconseillée et une seule fois conseillée. La raison tient au fait que, pour répondre à une agression verbale ou physique, on n’a pas besoin des conseils du Yi Jing puisqu’il s’agit d’une réaction immédiate, primaire : on vous insulte, vous répondez par une insulte ; on vous frappe, vous répondez par un coup ; on vous pousse, vous poussez l’autre. Seulement, pour gagner dans ces cas-là, il faut être plus fort. La stratégie Yin, en revanche, est secondaire, réfléchie : on vous pousse, vous reculez et l’autre tombe sous l’effet de sa propre force ; mais elle est plus difficile à mettre en oeuvre. L’idée sous-jacente est qu en fin de compte, c est toujours le Yin qui gagne. Mais si le Yi Jing insiste sur ce conseil, c’est parce que nous avons tendance à ne considérer que la stratégie Yang. Nous sommes tous, hommes comme femmes, du côté du Yang, parce que nous sommes vivants, chauds, mobiles, la stratégie Yin qui exige de reculer, de se maîtriser, d’intérioriser doit être constamment réapprise. Par contraste, les six occurrences du texte canonique qui préconisent une stratégie Yang sont des situations où l’on aurait eu tendance à traîner des pieds : pour ne pas se laisser paralyser par l’incertitude, la stratégie optimale consiste alors à agir de manière ferme et efficace.

Yin Yang: La dynamique du monde

  • Auteur :  Cyrille J.-D. Javary
  • Editeur : Albin Michel

Présentation

« Yin-Yang » est le nom donné en chinois au fonctionnement de tout le vivant. Cette unité changeante, ce mouvement incessant, cette danse de tout l’univers se dit en un seul mot. Or, en français comme dans toutes les langues occidentales, « Yin » et « Yang » sont deux mots. Voilà où commence le quiproquo.
Avec le talent narratif et pédagogique qui a fait le succès de ses nombreux livres, Cyrille Javary nous introduit dans l’esprit chinois à travers cette clé essentielle : « Yin » n’est pas plus une entité que « Yang », ils n’ont pas d’existence propre. Car l’hiver n’est pas « l’hiver », mais ce qui deviendra l’été, avant de redevenir hiver… Chacun est le futur et le passé de l’autre, sans qu’on puisse leur attribuer une substance, une quelconque fixité.
S’il heurte toutes nos habitudes de pensée, ce genre d’énoncés peut nous conduire à une compréhension plus subtile du monde, et nous aider à mieux aborder les problèmes que nous rencontrons. Ainsi que l’écrit Danielle Elisseeff dans sa postface, « cet ouvrage opère une petite révolution. Tout se passe comme s’il parvenait à déplacer le curseur de nos perceptions et de nos émotions… » À travers mille exemples concrets, l’auteur nous entraîne dans un passionnant voyage dans le temps, jusqu’à l’aube du néolithique…

Cyrille J.D. Javary

Portrait de Cyrille Javary

Ecrivain et conférencier, formateur en entreprise, Cyrille J.D. Javary est un « passeur d’Asie ». Peu de Français connaissent comme lui la Chine où il s’est rendu plus d’une cinquantaine de fois pour ses recherches sinologiques mais aussi comme accompagnateur de voyages. Sa passion est née du Yi Jing, dont il a publié une traduction chez Albin Michel en 2002, rééditée en version brochée en 2012.
Il a également publié chez Albin Michel Le Discours de la tortue, 100 Mots pour comprendre les Chinois et Les Trois Sagesses chinoises.