Tibet

une autre modernité

Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou

Extrait

En mars 1959, à vingt-quatre ans — souvenons-nous qu’on l’a investi précipitamment, à quinze ans de tous les pouvoirs —, le jeune pontife passe son examen final devant plusieurs milliers de moines rassemblés spécialement dans la capitale pour assister à l’événement. Des érudits occupent tour à tour le banc des « adversaires ». Mais lui claque dans ses mains, pointe le doigt, bondit, dresse la tête et répond juste à toutes les (pestions dont ils le mitraillent

  • Le soi et l’univers sont-ils éternels ?
  • Le soi et l’univers sont-ils transitoires ?
  • Le soi et l’univers sont ils à la fois éternels et transitoires ?
  • Le soi et l’univers ont-ils un commencement ?
  • Le soi et l’univers n’ont-ils ni commencement ni absence de commencement ?

Le jeune érudit est maintenant parfaitement à l’aise. Son enseignement s’est poursuivi par l’étude de la « Voie du milieu », ce courant philosophique fondé, encore et toujours, par le grand Nagarjuna, dans le prolongement de son principe de codépendance. Pour les tenants de cette voie — dont tous les Vertueux, l’ordre des dalaï-lamas se réclament — rien encore une fois n’existe en soi, rien n’est éternel, rien n’est sa propre cause, rien n’est fondé par soi-même. Toute chose pourtant, par son ancrage dans la réalité de la codépendance, se trouve relativement fondée. La Voie du milieu tient à distance les deux extrêmes qui menacent la condition humaine un nihilisme absolu voulant que rien n’existe, ni le monde ni le sujet ;  et un créativisme tout aussi absolu, selon lequel un dieu serait à l’origine du monde. Non, ni origine ni fin, ni dieu. La Voie du milieu ouvre la porte tout a fois à la libellé — car toute conscience est à faire, à sculpter —  et à l’éthique — car l’autre n’est jamais loin et préserve la conscience du risque d’un rétrécissement sur soi, d’une sclérose. Du même coup, cette voie donne sa place à la science, laquelle étudie comment les phénomènes apparaissent et comment ils s’enchaînent relativement les uns aux autres dans des séries causales.

Le jeune Quatorzième peut répondre sans faillir à ces questions déroutantes. Oui, le monde est éternel, mais uniquement parce qu’il n’a ni commencement ni fin. Oui, il est également transitoire parce qu’il est vide de fondements propres : c’est la fameuse «vacuité » bouddhique, objet de fascination, aujourd’hui. pour les physiciens du vide quantique – autre dialogue ! Voilà l’étudiant sacré grand docteur, alors que l’armée populaire de Mao se prépare à tirer des obus sur Lhassa. « Le matin, je tus interrogé sur le Pramana, ou logique, par trente examinateurs qui me questionnèrent l’un après l’autre. L’après-midi, quinze érudits leur succédèrent et le débat porta sur le Madhyamika (la Voie du milieu) et le Prajnaparamita ( la Perfection de la sagesse). Le soir, trente-cinq savants me posèrent des questions sur le Vinaya, c’est-à-dire les règles de la discipline monastique, et l’Abhidarma, qui est l’étude de la métaphysique. » Le soir, Lhassa grondait de colère, craignait qu’on ne kidnappe son chef vénéré. Et tandis que les obus s’écrasaient au pied du Norbulingka — ce palais d’été si cher à sa jeunesse —, le dalaï-lama prenait la route de l’exil. C’était le 17 mars 1959.

Présentation de l’éditeur

Et s’il existait une autre modernité que la nôtre, vouée, elle, au progrès de l’esprit ? Sous les coups de boutoir, au IXe siècle, en Asie centrale, des invasions turco-musulmanes, la culture bouddhique dédiée à l’Éveil se réfugie au Tibet. Là, sous la conduite d’une singulière lignée de dirigeants, les dalaï-lamas, va s’élaborer, dans le fracas d’une histoire digne des plus grands drames shakespeariens, une véritable science de l’esprit. Comme l’Europe passant de la machine à vapeur à l’énergie nucléaire, cette modernité invente le yoga du rêve, identifie le corps subtil, teste des techniques de méditation, de visualisation jusqu’à concevoir ce prodigieux mandala de Kalachakra, ” bombe A, doublée d’une bombe H “, selon les mots mêmes de l’actuel dalaï-lama.

De cette histoire, les auteurs ne cachent rien, ni les assassinats de dalaï-lamas, ni les guerres civiles entre abbés et laïcs, ni l’expédition scientifique nazie de 1939 qui va buter contre la valeur cardinale de la culture tibétaine : la compassion, cette ” empathie ” aujourd’hui étudiée par les neurobiologistes.

Jean-Pierre Barou et Sylvie Crossman

Jean-Pierre Barou et Sylvie Crossman sont les éditeurs du best-seller mondial Indignez-vous ! par Stéphane Hessel publié par leur maison d’édition, Indigène? fondée en 1996. Conjointement, ils sont les auteurs d’Enquête sur les savoirs indigènes ainsi que de Tibet, la roue du temps : Pratique du mandala, traduit aux États-Unis en 2004.