Les conceptions grecques de l’amour

ἀγάπη
Agapé, l’amour gratuit, l’amour qui fait tourner la terre, le cœur humain et les autres étoiles, c’est l’amour qui aime en moi.  C’est un amour désintéressé, sans recherche d’un enrichissement personnel, c’est donc l’amour pour l’amour. Agapé, si difficilement traduisible, que l’on traduit par charité mais qui va décidément bien au delà désignait pour les grecs l’amour désintéressé, divin, universel.
χαίρω
Kháris est l’amour célébration. Je t’aime parce que je t’aime, c’est une joie,  c’est une grâce d’aimer et de t’aimer. Je t’aime sans condition. Je t’aime sans raison. Être touché par la grâce de l’autre: la capacité d’ouverture laissant venir vers nous la grâce de l’autre, sans pour autant chercher à prendre quoi que ce soit. Dans l’amour, au sens habituel du terme, il y a un flux généreux de soi vers l’autre. Il peut submerger ou étouffer, même s’il est désintéressé. Dans kháris, il y a un flux de l’autre vers soi qui lui confirme sa place au monde.
εὔνοια
Eunoia, l’amour dévouement. J’aime prendre soin de toi, je suis au service du meilleur de toi même Le bien penser ou le beau penser est en rhétorique la bonne volonté qu’un locuteur cultive entre lui-même et son public, condition de la réceptivité.
ἁρμονία
Harmonía, l’amour harmonie. Que c’est beau la vie quand on aime, nous sommes bien ensemble, avec toi tout est musique, le monde est plus beau.
στοργή
Storgê , l’amour tendresse, est le mot grec qui décrit l’amour familial, comme l’amour d’un parent pour son enfant, le prendre soin. Le verbe correspondant, στεργω, qui dit chérir et dit la tendresse signifie également supporter, se résigner à comme si ce sentiment, relevant plus de la passion que de l’action, était comme le passage obligé, à quoi nul ne saurait se soustraire, passage limité deux fois, dans l’espace d’abord parce qu’il ne concerne que le cercle étroit du foyer ; moralement ensuite de n’être même pas le fruit d’un acte libre.
φιλία
Philía , l’amour amitié; C’est le mot grec pour exprimer l’amitié ou la camaraderie. Elle désigne plus particulièrement l’amitié par opposition à l’amour même si elle possède des qualités qui l’en rapproche. Elle est non pas séduction, qui pousse au mensonge ou à l’illusion, non pas recherche de plaisir, qui ramène à soi, mais recherche de l’autre en tant qu’autre, souci du bien de l’autre de manière désintéressée. Philia renvoie au bien vivre, elle est dépassement de soi avec l’autre mais jamais négation de soi. Philia est lié à la notion de pacte mais aussi de confiance, font désormais partie de l’intime, tout ceux qui s’approchent et à qui j’accorde confiance mais qui réciproquement me l’accordent.
ἔρως
Érōs, l’amour érotique. Je te désire, tu me fais jouir, tu es belle, tu es beau, tu es jeune. L’amour de besoin: on a besoin de l’autre, on est intéressé.
παθής μανία
Pathês manía, l’amour passion. Être malade  (pathês)  de folie, de compulsion, d’enthousiasme (manía ). Je t’aime passionnément, je t’ai dans la passion peau, tu es à moi, rien qu’à moi, je t aime comme un fou, je ne peut pas me passer de toi.
Πόθος
Póthos, l’amour besoin. Tu es tout pour moi, j’ai besoin de toi, je t’aime comme un enfant.
πορνεία
Porneía, l’amour appétit.  Il s’agit de l’amour du bébé pour sa mère. C’est-à-dire qu’il la mange ! Ce qu’il aime c’est son lait, sa chaleur, l’objet maternant.  Il existe encore de gros bébés qui n’ont pas fini de téter, qui n’ont pas fini de manger, qui n’ont pas fini de consommer le monde, de consommer les autres, de consommer le corps !  L’amour est dévorant, on attend de l’autre qu’il nous nourrisse.
Vénus et l'Amour au bord de la mer, peinture de Ker Xavier Roussel, 1908

Vénus et l’Amour au bord de la mer, peinture de Ker Xavier Roussel, 1908

Fragments

I’ve never seen your eyes so wide
I’ve never seen your appetite quite this occupied
Elsewhere is your feast of love
I know where long ago we agreed to keep it light
So lets be married one more night
It’s light, light enough
To let it go
It’s light enough to let it go
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Agapè

Agapè, d’où Paul de Tarse a tiré le mot agape, est le cauchemar des traducteurs du Nouveau Testament. Le latin en a fait caritas et le français charité, mais charité, après des siècles de bons et loyaux services, ne fait de toute évidence plus l’affaire aujourd’hui. Alors amour, tout simplement? Mais agapè n’est ni l’amour charnel et passionnel, que les Grecs nommaient eros, ni celui, tendre, paisible, et qu’ils nommaient philia, des couples unis ou des parents pour leurs très jeunes enfants. Agapè va au-delà. C’est l’amour qui donne au lieu de prendre, l’amour qui se fait petit au lieu d’occuper toute la place, l’amour qui veut le bien de l’autre plutôt que le sien, l’amour affranchi de l’ego.— in Le Royaume d’Emmanuel Carrère

Kharis

Dans la musique comme dans la peinture nouvelles, le plaisir naît d’un illimité paradoxal : le musicien, au lieu de se borner à un seul système d’harmonie, peut interpréter sa mélodie dans d’autres registres —c’est le procédé dit d’exharmonie, le second, la paraphonie, consistant à faire chanter la voix et l’accompagnement sur deux registres d’harmonie opposés. Platon condamne cette espèce de plaisir, et dans la République donne au plaisir musical pur le nom de kharis qui connote la grâce du vrai, du mètre et de la mesure. Des analyses de passages du Gorgias et des Lois conduisent à la différencier d’une kharis qui n’est que flatterie et démagogie, et c’est celle qui caractérise, selon Platon, la tragédie. – in La kharis des Muses, le plaisir musical selon Platon d’Anne Gabrièle Wersinger

Harmonía

Patineurs, peinture de Birgit Broms

Patineurs, peinture de Birgit Broms

Pour Héraclite, la beauté du cosmos vient de son harmonie. Nous avons vu que ce mot était utilisé pour qualifier certains accords comme l’octave, la quinte et la quarte. Mais comment harmoniser le cosmos ?
Homère (V. VIIIe siècle av. J.-C.) donne au mot harmonia le sens littéral « d’assembler », de « mettre ensemble ». Dans L’Odyssée, il l’utilise pour décrire la façon dont Ulysse assemble des rondins pour fabriquer son radeau. Harmonia peut également signifier accord. Homère l’utilise dans ce sens pour décrire le compromis qu’Hector propose à Achille avant leur combat. Philolaos reprend cette idée et affirme que « l’harmonie provient toujours des contraires ; elle est en effet l’unité d’un mélange de plusieurs et la pensée unique de pensants séparés ». Le mot sera aussi synonyme d’octave, puis caractérisera les accords que nous avons rencontrés et les harmoniques d’un son. Par extension, on parle de division, de moyenne et de rapports harmoniques, de fonctions harmoniques en relation avec la mathématisation de la corde vibrante, ou encore de mouvements harmoniques en astronomie.
– in L’Harmonie secrète de l’Univers

Storgê

Dans le livre huit de l’Éthique à Nicomaque , Aristote utilise le terme storgê pour se référer aux sentiments aimables et bienveillants de la bonne volonté d’ un conjoint qui forment la base de la fondation éthique de la vie humaine.

Philia

Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote appelle philia l’affection qui fait que nous aimons un être pour ce qu’il est et non pour ce qu’il peut nous apporter.

Il [Pythagore] est le premier qui se soit fait appeler philosophe ; avant lui, les hommes qui se livraient à la contemplation de la nature portaient le nom de sages ; il prit celui de philosophe par modestie – in Histoire de L’Astronomie Ancienne: Depuis Son Origine Jusqu’a L’Etablissement de L’Ecole D’Alexandrie (1781)Le Littré nous dit que φιλόσοφος est composé de φίλος, qui aime, et de σοφία, sagesse.

Érōs

Eros dans une bulle au cirque de Piccadilly , photographie de Midori Takaki

Eros dans une bulle au cirque de Piccadilly , photographie de Midori Takaki

Pour Anders Nygren, l’éros de Platon est un désir, une aspiration, une convoitise liée à un sentiment de privation, qui est un de ses éléments constitutifs. Il n’est pas purement spontané et immotivé comme pourrait l’être l’agapè, qui est une conception fondamentale et originale du christianisme.

La caresse ne cherche pas à posséder. Il est vrai cependant qu’elle cherche. Cette recherche de la caresse qui se manifeste dans son mouvement même en constitue l’essence. Mais une recherche qui ne tend pas à une possession – elle est comme un  jeu avec quelque chose qui se dérobe. Son essence est précisément dans la recherche : quand l’étreinte devient dans son paroxysme comme une possession, elle est morte comme si elle avait saisi ce qu’elle ne cherchait pas. C’est précisément que la caresse est une communion avec ce qui se dérobe à jamais et elle l’est en tant que recherche. Par là, c’est une relation avec autrui en tant qu’autrui. Non pas avec un objet qui devient nôtre et nous, mais avec ce qui tranche sur le monde de la lumière et en est à jamais caché. Autrui – c’est négativement le caché. Et l’Eros, c’est la communion avec le caché. – in Le temps et l’autre d’Emmanuel Lévinas

Le normal et le pathologique

Racine grecque : phusis

En grec, phusis veut dire la nature. On retrouve cette racine dans le mot physiologie : l’étude de ce qui se passe chez l’individu naturellement en bonne santé. On peut rapprocher cette étymologie de la façon dont s’écrit le mot physiologie en chinois (生理学 shēng lǐ xué): en superposant trois caractères, vie (生 shēng), logique (理 lǐ ) et étude (学 xué). On retrouve aussi cette racine grecque phusis dans physique et physiothérapie.

Racine grecque : pathos

En grec, pathos veut dire souffrance. On retrouve cette racine dans les mots désignant le malade et se terminant par -pathe, comme psychopathe, névropathe, colopathe, et dans leurs maladies: psychopathie, colopathie. On retrouve cette racine dans pathologie et pathologique ainsi que dans sympathie, antipathie, sympathique, parasympathique et idiopathique (maladie d’origine inconnue). On oppose l’état pathologique à l’état physiologique.

Manía

Les rites dionysiaques peuvent être compris comme une imitation, par des groupes humains en transe, de scènes primordiales de l’histoire archaïque du monde, où des esprits orgiaques de la Nature se livrent à des excès sans limite. … Cet état extraordinaire de la conscience est désigné par les auteurs antiques, dont Platon, par le terme « mania ». La « mania », en grec ancien, désigne tantôt une folie naturelle, comme les troubles décrits par Hippocrate, tantôt une folie surnaturelle, inspirée par les dieux. …

Dans un dialogue socratique célèbre, où l’on peut lire une des sources philosophiques antiques du concept d’inconscient collectif, Platon propose l’identité de nature de tous les états possessionnels, appelés « mania » : « Les corybantes ne dansent que lorsqu’ils sont hors d’eux-mêmes. Ainsi les poètes lyriques ne sont pas en possession d’eux-mêmes quand ils composent… ils sont transportés et possédés comme les bacchantes, qui puisent aux fleuves le lait et le miel sous l’influence de la possession, mais non quand ils sont de sang froid. C’est le même délire qui agit dans l’âme des poètes lyriques, comme ils l’avouent eux-‘K mêmes . » Le terme « possession », qui prête à confusion, appelle ici une distinction fondamentale. Dans le monde chrétien, la « possession » est la situation dans laquelle un être humain (ou éventuellement un animal ou un objet inanimé) est envahi et dominé par un être démoniaque malfaisant. Il s’agit, dans la terminologie de l’anthropologue Luc de Heusch, d’une « possession malheureuse » ou « réprouvée » : le sujet possédé est, à la fois, coupable d’avoir ?iiré un pacte avec le diable et victime de cette pénétration maléfique . Tout autre est la vision de la possession dans le inonde mythique grec et, partant, dans la philosophie platonicienne qui en fait une lecture savante. Pour les Grecs, « être possédé par les dieux », c’est être envahi par une force divine qui insuffle au possédé des pouvoirs psychiques exceptionnels et bienfaisants, bref, c’est être soumis à une « possession heureuse ».  – in Modernité du groupe dans la clinique psychanalytique : Groupe et psychopathologie

Pothos

(Quoi, le désir n’est-il pas toujours le même, que l’objet soit présent ou absent ? L’objet n’est-il pas toujours absent ? – Ce n’est pas la même langueur : il y a deux mots : Pothos, pour le désir de l’être absent, et Himéros, plus brûlant, pour le désir de l’être présent.) in Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes : A comme Absence

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