Être en harmonie sans être identiques

Le livre intitulé Tsouo-tchoan, relatant les événements qui ont eu lieu durant la période des Printemps et Automnes, contient un chapitre, « Vingt ans de règne du duc Zhaogong »,  où intervient un dialogue entre le duc du royaume de Qi et l’un de ses dignitaires, Yan Ying :
Le duc :  «Seuls mon ministre Liang Qiuju et moi-même sommes en harmonie. »
Yan Ying : « Comment peut-on vous considérer comme étant en harmonie, puisque Liang Qiuju cherche toujours à se comporter de façon identique par rapport à vous ? »
Le duc :  « Mais existe-il une réelle différence entre ce qui est identique et ce qui est en harmonie ? »
Yan Ying : « Oui, tout à fait. Être en harmonie, cela ressemble à un mets de viande ou de poisson que l’on fait mijoter sur un petit feu de bois en y ajoutant du vinaigre, du sel et des prunes. Le travail du cuisinier consiste alors à mélanger les différents ingrédients : il en ajoute quand il juge que le plat risque d’être fade ; il en  enlève quand il juge que le plat risque d’être trop épicé. Le mets ainsi préparé permet au prince, lorsqu’il le déguste, de trouver le calme. Il en va de même dans les relations entre le souverain et ses sujets. (…) Or, ce n’est pas le cas de votre ministre Liang Qiuju. Car ce dernier répond par oui lorsque vous approuvez quelque chose, et par non lorsque vous manifestez votre désapprobation. Une telle situation est semblable à un plat, composé d’un seul et même ingrédient. Qui a envie de le déguster ? Une telle situation fait penser aussi à deux instruments de musique différents, mais qui ne donnent que le même son. Qui éprouve du plaisir à écouter cette note monotone ? C’est pourquoi, l’harmonie ne résulte pas de ce qui est identique»

Le livre intitulé Discours des Royaumes, qui raconte des faits arrivés dans les principautés autres que Lu, contient, dans le chapitre « Discours du royaume Zheng » une fameuse réponse qu’adresse Shi Bo au souverain du Royaume Zheng : « Féconde est l’harmonie, stérile l’identité. L’harmonie provient d’un mélange de deux choses différentes, ce qui permet de faire prospérer les êtres et les choses. Si l’on met ensemble deux choses identiques, le résultat ne peut être que nul. C’est pourquoi, les souverains défunts œuvraient à mélanger les divers éléments, tels la terre, le métal, le bois, l’eau et le feu, afin de faire engendrer mille choses. »

On peut lire, enfin, au chapitre intitulé « Des sages Rois » des Entretiens de Confucius, ce passage : « L’homme de bien converse dans l’harmonie sans chercher à être identique ; l’homme de peu cherche à être identique sans parvenir à l’harmonie. »

Les trois citations ci-dessus nous montrent clairement que l’harmonie ne germe pas de l’identique. Le principe « être en harmonie sans être identiques » signifie alors qu’il faut commencer par reconnaître les différences entre les uns et les autres, et seule une harmonie (ou une cohésion) réalisée à partir de ces différences permet la mutation de l’ensemble. En d’autres termes, chercher à imiter l’autre conduit à une dégradation de la relation. Ainsi, peut-on se demander si un tel principe, régissant les relations interculturelles, ne contribuerait pas au développement des cultures mondiales.

Médiagraphie

Les entretiens de Confucius et ses disciples de Jean Lévi chez Albin Michel dans la collection Spiritualités vivantesLes entretiens de Confucius et ses disciples de Jean Lévi chez Albin Michel dans la collection Spiritualités vivantes