Du Bonheur, un voyage philosophique

Extrait

Parce qu’il est fugace, parce qu’il a sans cesse besoin d’être nourri, parce qu’il est moralement indéfini, le plaisir ne peut être le seul guide d’une vie. Nous avons sans doute déjà fait l’expérience que la recherche exclusive de plaisirs faciles et immédiats nous apporte des désillusions, que la poursuite du divertissement et des plaisirs sensoriels ne nous dispense jamais une pleine et entière satisfaction. C’est pourquoi des philosophes de l’Antiquité — tel Speusippe, neveu et successeur de Platon à l’Académie — ont condamné la recherche du plaisir, et certains cyniques pensaient que le seul remède à la souffrance était de fuir tout plaisir : puisque ce dernier peut nous égarer et nous rendre malheureux, évitons de suivre notre inclination naturelle et de le rechercher à tout prix.

Aristote réfute de manière radicale une telle conception en commençant par souligner que seuls les plaisirs sensoriels sont visés par cette critique « Les plaisirs corporels ont accaparé l’héritage du nom de plaisir, parce que c’est vers eux que nous dirigeons le plus fréquemment notre course et qu’ils sont le partage de tout le monde ; et ainsi, du fait qu’ils sont les seuls qui nous soient familiers, nous croyons que ce sont les seuls qui existent. » Or il est bien d’autres plaisirs que ceux du corps : l’amour et l’amitié, la connaissance, la contemplation, le fait de se montrer juste et compatissant, etc. Reprenant l’adage d’Héraclite selon lequel « un âne préférera la paille à l’or », Aristote rappelle que le plaisir est fonction de la nature de chacun, et il est conduit à s’interroger sur la spécificité de la nature humaine. L’être humain est le seul être vivant doté d’un «nos, mot grec que l’on traduit généralement par « intellect », mais que je traduirai plutôt par « esprit », car il signifie pour Aristote non pas simplement l’intelligence ou la raison au sens moderne du terme, mais le principe divin qui se trouve en tout être humain. Aristote en conclut que le plus grand plaisir, pour l’homme, réside donc dans l’expérience de la contemplation, source du bonheur le plus parfait : « Puisque l’esprit est un attribut divin, une existence conforme à l’esprit sera, par rapport à la vie humaine, véritablement divine. Il ne faut donc pas écouter ceux qui conseillent à l’homme, sous prétexte qu’il est homme, de ne songer qu’aux choses humaines, et, sous prétexte qu’il est mortel, de se borner aux choses mortelles. Faisons au contraire tout notre possible pour nous rendre immortels et pour vivre conformément à la partie la plus excellente de nous-mêmes, car le principe divin, si faible qu’il soit par ses dimensions, l’emporte de beaucoup sur tout autre chose par sa puissance et sa valeur. […] Le propre de l’homme, c’est donc la vie de l’esprit, puisque l’esprit constitue essentiellement l’homme. Une telle vie est également parfaitement heureuse. »